Libretto «Sunville»
Personnages
La Femme aux longues tresses
Le Boxeur à la retraite
La Courageuse et ancienne reine
L’Ancien mari
Le Chasseur
Monsieur et Madame Broccoli
La Foule
Le Choeur des rescapés
Acte I : Psaumes contre la mer
Scène 1 : La mer en guise de paysage de carte postale
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
La mer est un animal sauvage
La mer ne se rassasie pas
La mer possède d’immenses dents
Elle broie, mange les hommes
et crache et déverse les cadavres sur la plage
La nuit, le bateau tanguait
On entendait des corps s’écroulant dans l'eau
des cris d'un désespoir à vous foutre la trouille
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Les peuplades pleuraient dans toutes les langues
en français, en suédois
en russe et en vietnamien
en allemand, en tchèque, en roumain
Une cacophonie mélodieuse et sinistre
pour un monde qui s'enlise
n’en déplaise à l’Esprit de l'Aïeule matrilinéaire
LE CHOEUR DES RESCAPES
La mer vomit des épaves de guimbardes
La mer est un cimetière ambulant
La mer est une grosse merde
La mer est une traîtresse
La mer n'a pas d'amis, de compagnons
La mer enfante nos cauchemars
LE CHOEUR DES RESCAPES
Le ventre de la mer est rempli
des rêves broyés, exsangues
et privés de bon Dieu par-dessus le marché
LE CHOEUR DES RESCAPES
La mer est un mouroir
La mer est un bandit de grand chemin
LE CHOEUR DES RESCAPES
La mer enterre nos histoires, nos rires
Nos attentes et nos désirs de liberté
La mer est un démon, un cannibal, un psychopathe
La mer est une prison à ciel ouvert
La mer, la mer, la mer
LA FEMMES AUX LONGUES TRESSES
Cette route de la Méditerranée est dangereuse
Cette route est ignoble et pleine de malchance
La mer sortait ses griffes et son museau de barbare
La mer massacrait, la mer engloutissait, la mer écrabouillait
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Nous dansions la polka
Nous buvions des bières
Nous rigolions
La vie était belle
Sur le bateau
Soudain, la mer s’agita
Les gens commencèrent à crier
J’ai nagé, j’ai nagé
LE CHOEUR DES RESCAPES
La mer est un piège à rats
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Toutes sortes de maladie
frappaient le bateau
la syphilis, la blennorragie
la peste et la dysenterie
la grippe aviaire, le scorbut et la gale
On larguait les corps
et les cadavres à la mer
pour éviter la contamination l'odeur fétide, la nausée et la puanteur
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
La mort est un événement heureux
Elle nous réconcilie avec la nature
Nous retournons à la terre
Pour nourrir la terre
Comme avant nous, nos pères
Comme avant eux, les pères de nos pères
LE BOXEUR A LA RETRAITE
La seule route de la Méditerranée
est une archive des rêves bâclés
Des projets pharaoniques
que la mer ensevelit
Acte I, Scène 2 : Requiem pour des morts sans nationalité
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
(chant de deuil)
Ils débarquent de l'Europe
Ils débarquent des pays d'Amérique
De la Chine, du Japon et de l’Indonésie
Ils sont scabreux, sales et avachis par la maladie
La bouche dégoulinante de bave
Leur voyage a été long et périlleux
Leur mort dans une symphonie lugubre et macabre
Seigneur, ayez pitié de leurs âmes
Seigneur, ayez pitié de tes enfants
Accueillez-les dans votre Royaume
Ne regardez pas leurs visages
Ne vous fiez pas à leurs origines,
à la couleur de la peau, à leur religion
Ne regardez pas les défauts, leur passé sanguinolent
S' ils ont dents sales, la bouche puante, pardonnez-leur
S’ils ont la rougeole ou la syphilis, oubliez l’hérésie
Ouvrez, Seigneur, pour vos enfants et leurs enfants
les portes de la maison
Donnez-leur suffisamment à boire et à manger
Donnez-leur le repos éternel
Comme il était au commencement
Acte I, Scène 3 : Des choses et des choses
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Elle est plus âgée que le soleil
Cette femme est une centenaire
Elle n'a plus aucune dent
Elle passe sa vie avec les morts
Et elle m'ignore
(moi et ma démence)
Elle m’exècre, me déteste, me dénigre
Elle me traite de tous les noms d'oiseaux
Cette femme veut ma peau
Elle me préfère morte que vivante
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Moi, elle m'aimera
La reine essuiera mes godasses
Et lessivera mes fringues
Je suis le plus bel homme de la terre
J'ai l’énergie du taureau
La démarche du paon, la colère de la foudre
Je suis un gaillard charmant, bien éduqué
beau parleur mais mignon garçon tout de même
Elle m'aimera, la reine me vénérera
Je suis l'homme le plus doux de la terre
Je suis le plus courtois, le plus galant de tous les garçons
Moi qui sait parler aux filles et aux plantes
(Le Boxeur à la retraite va trouver l'Ancienne Reine, commence à boxer dans le vide comme s’il était dans un ring. Il cherche à plaire. La Courageuse et ancienne reine ne réagit pas pendant quelques secondes)
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
J’étais une reine
Je suis une reine
Une reine demeure une reine
C’est dans le sang
C’est dans la tête
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Je ne suis pas ressuscité
Je ne suis pas encore mort
Je viens d'une contrée lointaine
la République d’Afrique du Sud
Mon voyage a duré une décennie
J'ai faim, j'ai soif
Versez dans ma bouche de l'alcool de riz
Donnez-moi la mangeaille
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
Je ne m'occupe que des morts
Les vivants ne m’intéressent plus
Leur vie c'est leur vie
Que cherches-tu, garçon ?
dans ce royaume perdu
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Je viens d'une contrée lointaine
Dans mon pays, tout est compartimenté
Des restaurants pour Noirs, des restaurants pour Blancs
Des bordels pour Noirs, des bordels pour Blancs
Des latrines publiques pour Noirs, des latrines publiques pour Blancs
Des trains pour Noirs, des trains pour Blancs
Des hôpitaux pour Noirs, des hôpitaux pour Blancs
J'ai fui, je suis parti de ce pays patibulaire
Comme mon frère et ma soeur avant moi
Comme mes ancêtres avant moi
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
(chant de deuil II)
Je ne suis pas un boxeur
Je ne suis pas un forgeron
Je ne suis pas un soldat
Mon métier est le plus beau boulot du monde
Chaque matin, je m’asperge de l’eau de pluie
Chaque matin, je porte une longue robe blanche
Ensuite, je vais à la plage
Je ramasse les corps et je le lave
Je lave d‘abord les enfants
Je lave ensuite les hommes
Je lave ensuite les femmes
Je les habille en blanc,
je prie pour eux et ensuite je les enterre
Une bougie pour chaque tombe
Certains jours, la mer crache mille cadavres
Alors je passe des jours et des nuits
A laver les corps et les habiller en blanc
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Elle fredonne une chanson gaie
Quand elle lève les corps
Elle raconte aux morts
Des histoires joyeuses
Des histoires drôles, des amourettes
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Je suis né à Mamelodi
J’ai toujours vécu à Mamelodi
Le township de l’amour
Fer de lance contre l’Apartheid
et de sa bureaucratie sanguinaire
Tous mes comparses sont en prisons ou bossent dans les mines
Ils venaient
de Soweto et de Tembisa
de Khayelitsha et de Sebokeng
de Botshabelo et de KwaMashu
Moi, je suis un enfant de Mamelodi, de Mamelodi, de Mamelodi
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
(texte parlé)
Avez-vous déjà vu le cadavre d’un enfant mort ?
Que la mer crache sur la plage
Je ne m’occupe pas des vivants
Leur vie c’est leur vie
N‘en déplaise l‘Esprit de l‘Aieule matrilinéaire
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
C'est une goutte d'eau dans l'océan
Elle veut rendre la ville propre
Effacer les traces des disparus
Mais la mer est têtue et sourde à ses fantaisies
La mer crache des corps
et les papiers, et les peluches, les pantalons
les instruments de musique, les ustensiles de cuisine
les chemises, les tables, les souliers, les lunettes
les bouteilles de bière, les sacs de maïs, les bidons d’essence
les parapluies, les manteaux de fourrure, les vélos
les sacs de couchage, les livres, les cigarettes
ayant appartenus aux disparus
Acte II : Un pied dans le passé
Scène 1 : Des vies en lambeaux
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Elle ment, cette sorcière
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
Sofia aka la Reine Beatriz
Je m’appelle Sofia
Je suis née en Éthiopie
Seul pays africain non colonisé
Pays d'Hailé Sélassié
De son nom de naissance :
Tafari Makonnen
Descendant de la dynastie
de la Reine de Saba et du Roi Salomon
Moi, Sofia Jernberg,
Jernberg comme la pluie diluvienne
Jernberg du jour et de la nuit
Jernberg comme les chants des oiseaux métalliques
J’ai grandi au Vietnam et en Suède
J’ai étudié le jazz et la composition
Toujours en Suède
J’ai une autre vie en dehors de la scène
Un passé fabuleux, gigantesque et tonitruant
J’ai été une Reine pendant plusieurs années
A l’époque, on m’appelait :
la Reine Beatriz Coumba Ngolamino Kazembe Moreira Da Souza Sophia-Madeleine
LE CONTEUR
Je suis Fiston Mwanza Mujila
Je suis écrivain, librettiste
J’ai vu le soleil dans le Katanga
La capitale du cuivre et de l’uranium
Je voudrais vous raconter en deux mots, l’intronisation de la reine Beatriz Coumba Da Souza aka Sofia.
L‘intronisation de la nouvelle reine est un phénomène extraordinaire. C‘est une activité spéciale. C‘est un spectacle riche en couleurs qui se déroule (en moyenne) tous les quarante/cinquante ans. Il précède l’assassinat par décapitation de la Reine-mère. Deux reines ne peuvent pas coexister dans un seul royaume.
Dans le royaume du soleil déchu, une reine-mère ne doit pas rire en public ou manger devant ses sujets. La reine ne doit pas être frappée par une maladie grave. Sa santé ne doit pas faillir. La reine ne doit pas vieillir. Elle ne doit pas être sourde ou muette, aveugle ou même borgne ! Son corps doit être droit comme le soleil à midi. Alors, quand la reine commence à vieillir et subir toutes sortes de pathologies, tout le monde la regarde, l’observe et épie dans les moindres détails tous ses faits et gestes ; et puis un jour, on programme sa mort. On la tue parce qu‘une Reine ne doit pas souffrir (par la maladie) ou avoir n’importe quelle anomalie corporelle. On la décapite ! On coupe sa tête avec une machette. C’est ce qui se passa avec la mère de Beatriz Coumba Da Souza. Elle prit l’âge et attrapa la maladie d'Alzheimer. On décida de la tuer. Un meurtre organisé en grande pompe ! Car la mort de la Reine signifie son ascension dans le monde des Anciens.
L‘intronisation de Béatriz se déroula le lendemain de la mort de sa mère. Elle se réalisa comme toutes les autres intronisations. Les mêmes décors, les mêmes personnages, le même scénario, les mêmes bêtes sacrificielles, les mêmes musiciens, les mêmes instruments, le même soleil, la même danse du ventre.
On tira d’abord quarante coups de canon dans l‘air. A partir du trente-septième coup de canon, douze femmes vierges se mirent à habiller la future Reine avec des parures composées de perles, de coquillages et des diamants. Ensuite, elles tatouèrent sur ses mains et son visage les animaux totems de l'Ancêtre primordial— le serpent, la chèvre et le buffle.
Le soleil s’éclipsa, la nouvelle Reine entreprit le tour de la cité. A chaque arrêt, on immolait une chèvre, deux poules blanches et un serpent jusqu’à ce qu'elle eût accompli les vingt-cinq stations. La nuit, tandis qu’elle retournait dans son palais, deux cents vingt-cinq batteurs de tambours de sexe masculin et féminin (certains âgés de quatre-vingts ans), les meilleures batteurs et percussionnistes de tout le royaume battaient les instruments (avec une énergie impitoyable) dans une atmosphère euphorique et démentielle. Ils jouaient (et chantaient) comme s’ils étaient possédés par les esprits du fleuve. Ils jouaient jusqu’au petit matin. Alors que la forêt commençait à brûler et que les oiseaux métalliques voyageaient par couple de 6 vers le Sud, les douze femmes vierges coupaient les cheveux de la nouvelle reine qui fredonnait à voix lente le chant de l’intronisation.
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
(texte parlé)
Je suis jeune
Je suis la nouvelle reine
Je vais régner sur les hommes et les animaux
Je vais dominer les plantes et la foudre
Je vais emprisonner la pluie et le soleil
Je vais domestiquer les oiseaux métalliques
Même si un jour
Je deviendrai adulte
Même si un jour
comme ma mère
comma sa grand-mère
Les douze femmes vierges me couperont la tête
Avec la machette
LE CONTEUR
Après l’intronisation, la nouvelle reine prenait le surnom de la Reine-Mère même si elle n’a pas encore de progéniture. On l’aimait, on l’adorait, on la psalmodiait, on vantait ses mérites, son intelligence, sa beauté. Elle était convoquée dans toutes les conversations possibles. On la surnommait : Soleil, Reine, Reinemère, Fille de la Reine-Mère, Fille préférée de la Reine-Mère, Fleuve éternel, Forêt dense, Oasis, Source de la Sagesse.
Oui, la Reine a tous les privilèges. Elle nous appartient. Nous lui appartenons. Elle dirige tout. Elle a l’emprise sur tout. Elle dirige les hommes, les femmes, les animaux aquatiques et les oiseaux métalliques. Nous sommes ses esclaves. Tous les enfants qui naissent appartiennent à la Reine Mère. C‘est pourquoi un adage dit : « la Reine a cinq mille enfants ». C’est pourquoi on dit, « le ventre de la reine mère est une région forestière ». Mais dès que la Reine mère arrive à un certain âge, on commence à la regarder, à l’insulter, à la mépriser et à la bouder, à la considérer comme une sorcière, à la traiter de salope, de délurée et de pute. Et puis, on la tue. On coupe sa tête. On coupe la tête de la Reine-Mère. Et on jette la tête de la Reine-Mère dans le Fleuve afin que le Fleuve réhabilite le Soleil et participe à la fertilité des plantes et de la pluie.
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
Tout se meurt
Les fleuves tarissent
Les plantes se fanent
Les volcans s'essoufflent
Lorsque je suis devenu âgée
Et que j‘ai chopé l‘Alzheimer
J‘ai pris la route de la Méditerranée
J’ai fui mon Royaume
Plutôt que d’avoir la tête coupée
par les douze vierges
Acte II, Scène 2 : Scène de la chasse dans une brousse tropicale
Une succession de vagues. Un bruit sourd. Une épave de navire. Un homme (avec un fusil et la pelure d’un léopard) est craché par la mer.
LE CHASSEUR
(texte parlé)
Nous étions des millions
Nous cherchions des concessions giboyeuses
Quel malheur !
De me retrouver
Sur cette île pourrie
LE CHASSEUR
(chant de la chasse)
Avec mon grand-père
Nous allions en Afrique
la poitrine bombée
Dans la brousse, dans la jungle
Nous chassions des éléphants
Des rhinocéros et des oiseaux
Nous tirions à balle réelle
sur les buffles
Rien n‘est plus beau
que la chasse en Afrique
Acte II, Scène 3 : Une saison des pathologies et des malédictions
LE BOXEUR A LA RETRAITE
(Chant de la mine)
Nous entrions le matin dans la mine
Nous ne sortions que le soir du ventre de la terre
Les mains boueuses
Les yeux rabougris
Les cheveux poussiéreux
N’en déplaise à l’Esprit de l'Aïeule matrilinéaire
Nous creusions avec rage
Nous creusions le cuivre et le cobalt
Nous creusions de l‘or et de l‘uranium
Nous creusions l’étain et le malachite
Nous creusions le zinc et le fer
Nous creusions le bauxite et le manganèse
LE CHOEUR DES RESCAPES
Nous ne dormions pas
Nous ne nous baignions pas
Nous creusions, nous creusions
Jusqu’à se facturer l’épine dorsale
Comme nos pères, nos mères
Femmes et hommes à tout faire,
avant même la naissance du monde
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
(le chant de la mariée)
Je me suis mariée quinze fois
J‘ai divorcé quinze fois
J‘ai connu toutes sortes d’époux
Un mari jaloux, un mari alcoolique,
Un mari infidèle, un mari mythomane
Un mari violent, un mari capricieux
Un mari qui ment comme il respire
Je me suis mariée quinze fois
J‘ai quitté mes maris quinze fois
Des maris alcooliques, des maris mythomanes
Des maris bordéliques, des maris goguenards
LE BOXEUR A LA RETRAITE
(biographie de la Femme aux longues tresses)
Son dernier mariage était le plus beau, le plus grand
D’innombrables invités
Avec des cadeaux de toutes des sortes
Des sacs de sel, des bouteilles de vin
Des coquillages, des épices de Zanzibar
Des perles et des graines de tournesols
Des manteaux de fourrure et des parapluies
Les gens dansèrent jusqu’à l’aube
La rumba et la valse
La polka piquée et le boléro
Son dernier mariage était le plus beau, le plus grandiose
UN ANCIEN MARI
(Une succession de vagues. Un bruit sourd. Une épave de navire. Un homme arrive tout mouillé. Il est craché par la mer.)
Nous cherchions Zion
Depuis des millénaires
Nous avons atterri ici
Quel malheur
ce paradis privé de mazout
LE CHASSEUR
(muni d’un peau de léopard et une corne de buffle)
(le chant du chasseur)
Depuis ma tendre jeunesse
J‘aime l‘Afrique et les Africains
Parcourir les fleuves africains est ma passion
Les forêts d‘Afrique éblouissent mon âme
Les langues africaines sont mélodieuses
La nourriture africaine est succulente
Je connais l‘Afrique par coeur
Acte II, Scène 4 : La femme aux longues tresses
La Femme aux longues tresses lave ses vêtements. Elle allume un grand feu. Un incendie. Elle brûle une épave de voiture. Elle est maigre comme un clou. Elle ne mange pas. Si, elle mange. Elle s‘alimente avec la fumée. La mer est calme. Elle n‘a craché aucun corps depuis deux jours. Seulement un tas considérable d’immondices : des carcasses de vélos, des casseroles, des bouteilles, des verres, des lits en fer, des tables de cuisine, des matelas, des arbres, des gobelets en plastique, des vêtements usagés, des jouets, des chaussures, des lampadaires, des ventilateurs, des épaves de bateaux, des épaves de voitures, des valises, des câbles, des pneus…
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Elle a tout connu depuis son exil
des plantations des cannes à sucre
le besogne dans les mines de cuivre
des voyages dans des trains marchandises
des maladies honteuses
Sa vie est un long fleuve déchaîné
Mais elle revient à la vie
Dès qu‘elle meurt
LE CHASSEUR
L’Europe m’ennuie
Tous les animaux sont dans les zoos
On ne peut pas tuer
Ici, c’est aussi ennuyant
Il n’y a pas des girafes, pas d'éléphants
Pas mêmes de putains d’antilopes
Je veux chasser, je veux chasser
Où sont les girafes ?
Acte II, Scène 5 : La chute des cheveux inaugure le bonheur
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES et LE BOXEUR A LA RETRAITE
Nous avons survécu à la malaria
Nous avons survécu à la grippe aviaire
Nous avons survécu à la maladie du sommeil
Nous avons survécu à la blennorragie et à la dysenterie
Nous avons survécu au choléra et à la peste
Nous avons survécu au scorbut
Nous avons survécu à la varicelle
Nous avons survécu à la rougeole, à la famine,
au soleil, à la chaleur et aux caprices des inondations
Nous avons survécu aux mines antipersonnelles
Nous avons survécu à la mer et à la malédiction de la mer
Nous avons survécu aux éboulements
Nous avons survécu à la castration et à la défenestration du soleil
Nous avons survécu à la gale
Nous avons survécu aux razzias
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Le cimetière avait été rasé
L’ANCIEN MARI
Les boulangeries remplacées par des bordels
Les écoles remplacées par des usines
Les pharmacies transformées en bistrots
Des gros engins creusaient partout
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Le ciel enfantait des bébés morts
tandis que les oiseaux métalliques annonçaient l’exil de la reine
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Nous ne sommes pas laissés bernés par la pluie
Nous avons ri et insulté la foudre
L’ANCIEN MARI
Ne coupe pas tes cheveux
Ce sont un fleuve, ce sont une rivière
Tes cheveux sont un récit millénaire
Tes cheveux racontent ta généalogie
LE CHASSEUR
Ici, c’est la poubelle
Il n’y a pas d’eau chaude
Pas des cigares, pas des champagnes
L’ANCIEN MARI
Les cheveux de nos ancêtres
coupés pendant des siècles
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Ne coupe pas ta chevelure
Elle nous subjugue, elle nous la donne la paix
Ta chevelure nous donne la joie
Ta chevelure nous apporte le soleil
LE CHASSEUR
Où sont les girafes ?
Où sont les crocodiles ?
L’Afrique et les Africains me manquent
L’ANCIEN MARI
Ne vend pas ta chevelure,
Ne coupe pas ta chevelure
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Ne vends pas ta chevelure
Ne coupe pas ta chevelure.
L’ANCIEN MARI
Ne vends pas ta chevelure
Ne coupe pas ta chevelure.
LA FOULE
Tes cheveux sont une géographie de la joie
Tes cheveux nous égaient
Ne vends pas ta chevelure
Ne coupe pas ta chevelure
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
(Elle se coupe les cheveux)
Mes animaux sont morts
Mes amis ont disparu en mer
Il est temps de pleurer
De faire le deuil de nos gens
(Dans un silence religieux, elle enlève ses fringues un à un ; avant de porter des nouveaux vêtements, un à un. Ensuite elle pousse un grand rire, d‘abord un grand rire satanique, puis un grand rire pluvieux, joyeux et flamboyant.)
Acte III
Scène 1 : Le conteur conte l’arrivee des inconnus
(texte parlé)
Dans ce monde pourri
Sans foi, ni loi
Où les microbes (gros comme des oeufs) règnent en maître
Où la puanteur des animaux morts et des cadavres rivalisent avec la pollution et la fumée des épaves des voitures
La passion de la Femmes aux longues tresses, c’est de brûler, de carboniser, d‘incendier les épaves des voitures et des bateaux
Ça la fait vivre, de voir de la fumée et des voitures partir en fumée
Ça la fait sourire, de voir les épaves qui se consument
Elle ne mange pas.
Elle ne boit pas.
Elle n’alimente pas son corps (déjà, elle n‘a même pas de corps)
S’alimenter pour elle, c‘est observer (avec joie)la fumée
Dans ce monde pourri
Dans ce monde où les séquelles persistent
Où les pathologies prennent une autre tournure
Où la lune a les dents cassées
Où le soleil a le dos en aluminium
Dans ce monde avarié, privé de mazout, maudit, rempli de bruits de toutes sortes
Arrivent un couple habillé
Comme l’arc-en-ciel
L‘arc-en-ciel (Mwanza Kongolo)
L‘arc-en-ciel qui arrête la pluie et sa politique cynique d’inondation
L‘arc-en-ciel comme fusion des deux serpents (le serpent mâle, Mwanza Kongolo et le serpent femelle, Mwanza Nkangi)
L‘arc-en-ciel qui soudoie les animaux fluviaux et les oiseaux métalliques
Ce couple maritime débarque tout propret
Tout le monde le regarde avec des yeux remplis de jalousie, d’amour ou même de douce rage
Même la Femme aux longues tresses (elle que rien n’intéresse) s’extasie et arrête de brûler la tête d’une locomotive ou les vêtements des morts
Elle rit, exécute une grimace ou pète
Depuis sa naissance c‘est peut-être la première fois qu‘elle éprouve des sentiments
La Reine-Mère, elle va se cacher ?
Va-t-elle prendre ses médicaments contre la folie ? A-t-elle honte ?
Ou n‘est-elle pas intéressée de parler avec ces étrangers vêtus de couleurs vives comme la forêt ?
Se sent-elle mal habillée pour la première fois ?
Le Boxeur à la retraite boxe dans le vide pour cacher son irritation
Le choeur des rescapés estompent ses jérémiades et ses chansons de malheur.
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Je brûle des épaves
Pour me détendre
Et solder mon passé
La fumée me délivre
De mes démons
Des mes maris alcooliques
De mon passé en dents de scie
LE BOXEUR A LA RETRAITE
(texte parlé)
Le couple se pavane avec des beaux vêtements
(Ont-ils aussi de beaux souvenirs ? Ou des souvenirs en cartons comme nous ?)
Ils s’arrêtent au milieu de l’île,
organisent ou improvisent un défilé de mode
Ils ouvrent leurs valises
Ils arborent des nouveaux vêtements
Ils marchent cinq minutes
Ils changent des vêtements et marchent encore cinq minutes
Ils changent encore des vêtements et marchent cinq minutes
Et ce défilé des malades (et d’alcooliques) dure jusqu’au petit matin.
LE CHASSEUR
J’aime l’Afrique et les Africains
J’aime la chasse aux rhinocéros en Afrique
Oh, l’Afrique, oh l’Afrique
Acte III, Scène 2 : La clameur publique
La foule (Le Boxeur à la retraite, Le Chasseur, l’Ancien Mari de la Femme aux longues tresses) commentent. La Reine n’est pas présente. Lave-t-elle les corps crachés par la mer ?
LA FOULE
(texte parlé)
Regardez ces gens
Ils s’adonnent aux jeux démoniaques
La Femme s’appelle Madame Broccoli
L’homme, c’est Monsieur Broccoli
Ils sont hautains
Ce sont des propriétaires terriens
Ont-ils vu des oiseaux métalliques ?
Ou mangé de l’herbe
C’est abominable
C’est grotesque
C’est superfétatoire
C’est lugubre
C’est bestial
Acte III, Scène 3 : Paysage érotique ou amours avec menottes
Madame Broccoli attache Monsieur Broccoli avec des menottes sur un lit en fer ou une épave (une hélice de bateau ou un moteur de train). Madame Broccoli tient un fouet. Tout est épave sur l’île. Les chaises, les cabanes, les souvenirs, le soleil et les plantes.
MONSIEUR BROCCOLI
L’amour est bizarre
On s’aime à la folie
On s’oublie pour l’autre
Passion morbide, désirs incontrôlés
Oh, Madame Broccoli
Je vous aime
MADAME BROCCOLI
Mon cheval, mon animal préféré
galopez dans la prairie de mes sentiments
Venez me retrouver
Sur les rivages ambiguës de l’extase
MONSIEUR BROCCOLI
Madame Broccoli
Je vous suis partout
Moi et mon âme en détresse
Subjuguez-moi
Domestiquez-moi
MADAME BROCCOLI
Mon animal maritime
Nagez dans l’eau de ma tendresse infinie
Retrouvez-moi au paradis
des plantes et des animaux
MONSIEUR BROCCOLI
L’amour est un jeu pervers
On se congratule avec des mots
Congratulez-moi
MADAME BROCCOLI
Mon cheval, mon chacal
Mon rhinocéros, mon ours blanc
Mon sanglier, mon dinosaure
Mon palmier, mon fleuve
Je vous désire à la folie
MONSIEUR BROCCOLI
Oh, Madame Broccoli
MADAME BROCCOLI
Oh, Monsieur Broccoli
Acte III, Scene 4 : Appel a la reine
La Reine mange dans son cabane
Les autres sont à l’extérieur
La Reine ne doit pas manger en public, ni rire et boire en public
Elle est la créature de Mvidi Mukulu Wa Tshiame
Mvidi Wa Bende
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Ils nous insultent
Ils disent de nous
Des gens sans dignité
LE CHASSEUR et LE BOXEUR A LA RETRAITE
Monsieur et Madame Broccoli se moquent de nous
Monsieur et Madame Broccoli nous narguent
Nous traitent des salauds et des bons à rien
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Des mots sordides, des mots sans qualités
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Nous étions sales et heureux
Depuis qu‘ils sont arrivés
La peste et le choléra
L‘ANCIEN MARI
Ils disent que je ne suis pas un mari fidèle
LA COURAGEUSE ET ANCIENNE REINE
Je ne m‘occupe pas de ces babioles
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Ils disent la même chose sur toi
L’ANCIEN MARI
Ils te traitent de délurée
LE BOXEUR A LA RETRAITE
Monsieur et Madame Broccoli crachent sur vous
Monsieur et Madame Broccoli vous dénigrent
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Si vous ne pouvez pas laver votre honneur
Lavez l‘honneur de votre famille
LE COEUR DES RESCAPES
Ils pérorent du matin au matin
Elle n’est même pas une reine
C‘est une mythomane déchue, c’est une névrosée illuminée
Oh, notre reine, ne vous laissez ridiculiser
Montrez à ces gens votre magnificence
Ils ont besoin de l‘amour
Donnez-leur de l’amour
Ils nous laisseront en paix
MADAME ET MONSIEUR BROCCOLI
Ces gens ont la vie abîmée
Ils vivent dans le passé
Ils se content des souvenirs avariés
Nous étions ceci
Nous étions cela
Nous étions des princes
Nous possédions des empires
Du cuivre et de l’amour
Mvidi Mukulu, tes enfants ruminent dans les poubelles de l‘Histoire
MONSIEUR BROCCOLI
Ce n’est pas de ma faute
Si elle a fuit son royaume
MADAME BROCCOLI
Ce n’est pas de ma faute
Si elle a déserté son royaume
MONSIEUR BROCCOLI
Durant son règne, la dictature
MADAME BROCCOLI
Le bétail mourait
Des hommes trimaient
Des oiseaux métalliques s'exilaient
Acte III, Scène 5 : La vente de l'île et la recherche de nouveaux esclaves
MONSIEUR BROCCOLI
Nous voulons acheter l’île
MADAME BROCCOLI
Nous avons de l’argent
MONSIEUR BROCCOLI
Beaucoup d’argent
MADAME BROCCOLI
Nous voulons construire sur cette île
MONSIEUR BROCCOLI
Des usines, des fabriques, des plantations
MADAME BROCCOLI
Nous cherchons
MONSIEUR BROCCOLI
Nous cherchons
MADAME BROCCOLI
Des hommes forts et des femmes fortes
MONSIEUR BROCCOLI et MADAME BROCCOLI
Pour creuser pour nous
Les diamants et les bauxite
Nous cherchons des esclaves
Pour le travail de la mine
Et la plantation
Acte III, Scène 6 : Le grand chamboulement
LA REINE
(texte parlé)
Nous n‘allons pas inventer la bombe atomique
Cela ne sert à rien de massacrer davantage, de démolir davantage les villes
Nous n‘allons pas nous exiler
Nous n‘allons pas envoyer des satellites et des fuseaux sur la lune ou la planète Neptune
Nous allons rester ici, debout
Et dire au Soleil deux ou trois mots
Soleil : ôte-toi de là que nous nous asseyons
Soleil : laisse-nous en paix
Soleil : défenestre-toi de nos espérances
Soleil : annihile nos excès
Soleil : la mer crache des corps ; ne nous met pas les bâtons dans les roues ;
laisse-nous enchanter la vie !
(La Courageuse et ancienne reine commence à ramasser les poubelles. Les autres l’imitent. Ils se mettent à construire une architecture.)
LA FOULE
(Chant du travail, chant de l’espérance)
Le chaos est une petite rhume
La force est dans le travail
Nous sommes heureux et heureuses
De retrouver les manches
De piocher le jour
De piocher la nuit
Rien ne nous arrêtera
Ni la faim, ni l‘alcool
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES
Sans la porcelaine
Sans le cuivre et le diamant
faisons de ce bordel
un paradis rempli de soleil
construisons une ville
à la sueur de nos fronts
LE BOXEUR A LA RETRAITE
(texte parlé)
Une République
La République de la joie !
Epilogue : Le rire collectif en guise de délivrance
LA FEMME AUX LONGUES TRESSES et LA REINE COURAGEUSE
(texte parlé, texte chanté)
Le rire est le plaidoyer contre la bêtise et le dogmatisme puéril. Le rire est une denrée alimentaire. Le rire, c’est le fleuve qui alimente les villages. Le rire est l’oasis dans le désert. Le rire est ce qui reste après la syphilis et l’éclipse solaire, après l’incendie et la catastrophe, après le naufrage et l‘exil. Nous avons été défenestrés du Ciel (du Sommet) mais nous gardons encore le rire. C’est tout ce qui reste dans nos mains après le grand bannissement. Le rire, oui, le rire est notre planche de salut. Le rire en guise de rédemption. Le rire pour solder le chaos et la clochardisation de nos désirs de grandeur. Le rire comme antidote. Le rire comme l’abécédaire de la joie et de la délinquance —l’heureuse délinquance comme frein aux inepties et à la hiérarchisation des peuples. Le rire est notre parachute. Le rire est notre portefeuille. Le rire est notre étendard. Le rire est notre porte-bonheur, notre élixir et notre amour pour l’éternelle jouissance. Le rire comme l’apothéose de l’insouciance et de l’insoumission. Le rire, voie royale au bonheur et à la subjectivité de la raison. Oui, nous avons encore cent ans, deux cent ans, voire quatre siècles pour rire et rire encore jusqu’à se casser l’épine dorsale. Le rire pour colmater les brèches de l’espérance déracinée par les bombardements. Le rire comme poésie. Le rire comme sacerdoce. Le rire comme religion de la vie et de la sollicitude. Le rire comme résilience. Le rire pour paralyser l’insomnie et supprimer (une fois pour toutes) la souffrance intérieure. Ne nous laissons pas faner par l’oisiveté des jours privés de mazout. Ne nous laissons pas inoculer par la peste de l’ingérence. Ne nous laissons pas crucifier sur des poteaux de bois. Ne nous laissons pas abîmer, démolir, démembrer et séquestrer par des regrets et des remords primordiaux. Nous avons besoin de l‘insolence contre la bêtise et le rire est cette poésie brute et cheval de Troie pendant ces années de vaches maigres. Le rire, le rire, comme panacée contre la phobie et la xénophobie. Nous déclarons l’année du rire pour mille ans. Nous rions contre l’insomnie et la maladie du sommeil. Nous rions contre les contrôles au faciès. Nous rions contre la déportation et la dépopulation. Nous rions contre les crimes et les violences policières. Nous rions contre les violences faites aux animaux. Nous rions contre la famine et la hausse des prix. Nous rions contre les razzias. Nous rions contre l’esclavage. Nous rions contre la colonisation. Nous rions contre la corruption et l’arrogance du pouvoir, contre l’assimilation et le raidissement de la pensée. Nous rions contre les dictatures investies par les microbes. Nous rions contre l’impérialisme et ses fabrications. Nous rions contre les génocides et les architectes des génocides. Nous rions contre les guerres et les faiseurs de guerres. Nous rions contre les assassinats de Lumumba et de Steve Biko. Le rire comme mémoire et survivance à la reine Pokou, au prophète Simon Kimbangu et à Kimpa Vita. Nous rions contre l’emprisonnement de Mandela. Nous rions contre l’exploitation et le pillage des ressources humaines et minières. Nous rions contre la soldatesque coloniale. Nous rions contre le morcellement du monde. Nous rions et rirons contre le Nazisme, l’islamophobie, l’antisémitisme et la haine exacerbée des Noirs. Nous rions contre la banalisation du mal et son institutionnalisation. Nous avons le rire et notre rire annonce le grand jour !
(La mer crache des épaves de bateaux et d’autres corps)